To Each His Dulcinea

To each a secret hiding place / Where he can find the haunting face.

Le Léthé

2nd May 12

Viens sur mon coeur, âme cruelle et sourde,
Tigre adoré, monstre aux airs indolents; 
Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants 
Dans l’épaisseur de ta crinière lourde;

Dans tes jupons remplis de ton parfum 
Ensevelir ma tête endolorie, 
Et respirer, comme une fleur flétrie, 
Le doux relent de mon amour défunt.

Je veux dormir! dormir plutôt que vivre! 
Dans un sommeil aussi doux que la mort, 
J’étalerai mes baisers sans remords 
Sur ton beau corps poli comme le cuivre.

Pour engloutir mes sanglots apaisés 
Rien ne me vaut l’abîme de ta couche; 
L’oubli puissant habite sur ta bouche, 
Et le Léthé coule dans tes baisers.

À mon destin, désormais mon délice, 
J’obéirai comme un prédestiné; 
Martyr docile, innocent condamné, 
Dont la ferveur attise le supplice,

Je sucerai, pour noyer ma rancoeur, 
Le népenthès et la bonne ciguë 
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë 
Qui n’a jamais emprisonné de coeur.

— Charles Baudelaire

Hymne

6th March 12

À la très chère, à la très belle

Qui remplit mon coeur de clarté,
À l’ange, À l’idole immortelle,
Salut en l’immortalité!

Elle se répand dans ma vie
Comme un air imprégné de sel,
Et dans mon âme inassouvie
Verse le goût de l’éternel.

Sachet toujours frais qui parfume
L’atmosphère d’un cher réduit,
Encensoir oublié qui fume
En secret à travers la nuit,

Comment, amour incorruptible,
T’exprimer avec vérité?
Grain de musc qui gis, invisible,
Au fond de mon éternité!

À la très bonne, à la très belle
Qui fait ma joie et ma santé,
À l’ange, à l’idole immortelle,
Salut en l’immortalité!

— Charles Baudelaire

Mon rêve familier

1st February 12

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l’ignore.
Son nom? Je me souviens qu’il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Paul Verlaine